Entretien réalisé par Amina Azoune pour esseha.dz
En Algérie, la chirurgie du glaucome reste largement sous-pratiquée, malgré les risques majeurs que représente cette pathologie pour la vision des patients. Ce constat soulève des interrogations sur les raisons de cette situation, les défis liés à la formation des chirurgiens spécialisés et les solutions envisageables pour améliorer la prise en charge. Le Pr Hakim Boudedja, secrétaire général de la Société Algérienne du Glaucome (SAG) et ancien chef d’unité Glaucome au CHU Parnet, nous éclaire sur ces questions dans cet entretien.
Esseha: Pourquoi la chirurgie du glaucome est-elle si peu pratiquée en Algérie ? Est-ce par manque de formation des praticiens, par réticence des patients ou pour d’autres facteurs ?
Pr Hakim Boudedja : Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, nos médecins spécialistes en ophtalmologie connaissent mal cette chirurgie, et ce n’est pas de leur faute. Peu d’étudiants en spécialité ont la chance de se former dans un service où elle est pratiquée. Une fois diplômés, ils hésitent donc à poser une indication chirurgicale lorsqu’ils sont confrontés à un patient glaucomateux. Cela conduit malheureusement à des cas avancés, voire cécitants, alors qu’une intervention réalisée à temps aurait pu préserver la vue.
Ensuite, cette chirurgie est perçue comme moins gratifiante que d’autres interventions, comme celles de la cataracte ou la chirurgie réfractive. Dans ces dernières, le patient ressent immédiatement une amélioration de sa vision, tandis que la chirurgie du glaucome, bien qu’efficace pour réduire la pression oculaire, ne procure pas de bénéfice visuel perceptible par le patient.
Enfin, les complications sont plus fréquentes et nécessitent une gestion spécifique, ce qui peut dissuader certains praticiens et patients.
Esseha: Quels sont les défis spécifiques liés à la formation des chirurgiens du glaucome en Algérie ? Quels leviers pourraient être activés pour encourager plus de spécialistes à se former dans ce domaine ?
Pr Hakim Boudedja : La formation en chirurgie ophtalmologique en Algérie est censée se faire principalement au sein des centres hospitalo-universitaires. Cependant, elle rencontre plusieurs obstacles.
Le premier est le manque de formateurs, car de nombreux spécialistes maîtrisant la microchirurgie du glaucome ont quitté le secteur public pour le secteur privé ou sont partis à la retraite. Le second problème majeur est le manque de moyens matériels et de consommables dans les services hospitaliers, ce qui limite la formation pratique des futurs spécialistes.
Pour encourager la formation dans ce domaine, il faudrait mettre en place une véritable politique avec des objectifs définis. Cela passerait par l’ouverture d’opportunités de formation en Algérie et à l’étranger, ainsi que par la mise à disposition de l’équipement nécessaire pour pratiquer cette chirurgie dans de bonnes conditions.
Esseha: Parmi les nouvelles techniques chirurgicales du glaucome, lesquelles pourraient être adaptées à notre contexte médical, et quels seraient les moyens nécessaires pour les introduire en Algérie ?
Pr Hakim Boudedja : Avant de parler des nouvelles techniques, il est essentiel de généraliser la maîtrise des techniques classiques, comme la trabéculectomie et la sclérectomie profonde, qui restent des références à l’échelle mondiale et permettent encore aujourd’hui de traiter efficacement de nombreux patients.
Concernant les nouvelles techniques, plusieurs peuvent être appliquées en Algérie. Le laser cyclodiode micropulsé est déjà pratiqué, notamment dans le secteur privé. L’utilisation de drains intraoculaires, comme le iStent, le Xen ou le Preserflo MicroShunt, pourrait être une avancée, mais ces dispositifs ne sont pas encore disponibles en Algérie et restent très coûteux pour la majorité des patients.
Certaines techniques plus avancées, comme la pose de valves de drainage (ex. : valve d’Ahmed), sont utilisées pour les glaucomes réfractaires, qui sont malheureusement fréquents en Algérie.
Le principal obstacle à l’introduction de ces techniques est leur coût. La seule solution serait d’impliquer les organismes de sécurité sociale (CNAS, CASNOS) dans la prise en charge des patients, en mettant en place un système de remboursement adapté, comme cela se fait dans d’autres pays.
Esseha: Existe-t-il des stratégies ou des solutions alternatives pour pallier le manque de moyens et de chirurgiens spécialistes en glaucome ?
Pr Hakim Boudedja : Malheureusement, non. Lorsqu’un patient atteint un stade où la chirurgie est nécessaire, il n’existe pas d’alternative viable. Il est donc crucial de former des chirurgiens spécialisés dans le glaucome, de leur fournir les moyens nécessaires et de créer les conditions pour qu’ils restent en Algérie et exercent dans le secteur public.
Esseha: Quels conseils donneriez-vous aux ophtalmologistes généralistes pour mieux orienter leurs patients et éviter qu’ils ne se retrouvent à un stade avancé du glaucome avant d’être pris en charge chirurgicalement ?
Pr Hakim Boudedja : Le meilleur conseil est de se former en continu. Les recommandations internationales sont claires : lorsqu’un glaucome progresse malgré un traitement bien conduit, que la pression intraoculaire reste élevée, que le patient ne tolère pas son traitement ou qu’il ne l’applique pas correctement, il ne faut pas hésiter à l’adresser à un chirurgien du glaucome.
La chirurgie ne doit pas être perçue comme une solution de dernier recours. Dans de nombreux cas, elle permet d’éviter une cécité certaine et améliore considérablement la qualité de vie du patient. Il est essentiel de dépasser la peur de l’intervention et de privilégier une prise en charge proactive.
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